L’Art et le lâcher-prise

Grain de riz gravé dans la main de Bhanwarlal Kumawat

Il y a une vingtaine d’années, lors d’un de mes nombreux voyages en Inde, j’ai fait une rencontre extraordinaire.

J’étais alors photographe professionnel, et une partie de mes activités consistait en la réalisation de reportages.
Cette année-là, j’étais parti à la rencontre d’éleveurs de chameaux à la frontière du désert du Thar (le Mârusthali, le Pays de la mort), qui s’étend dans l’état du Rajasthan à l’ouest de l’Inde.
Armé de mes boitiers et de mes objectifs, tous les plus performants les uns que les autres, bardé d’une quantité invraisemblable de films, et vêtu d’une tenue digne d’un véritable reporter de guerre, je m’étais affublé de la parfaite panoplie du photographe.

Et c’est ainsi prêt pour l’aventure que j’arrivai à Pushkar, point de départ de mon périple.

 

Le Lac de Pushkar
Le Lac de Pushkar

 

Pushkar est une ville sacrée, haut lieu de pèlerinage de l’hindouïsme, où Brahmâ tua un démon en lâchant trois pétales de lotus qu’il tenait dans ses mains.

En ce qui me concernait, ce n’étaient pas trois mais deux boîtiers que je tenais alternativement dans mes mains, et c’était presque sans relâche que je photographiais les scènes colorées et vivantes qu’il m’était offert de découvrir, de contempler, sous la lumière puissante et sublime que l’on peut avoir au Rajasthan.
Mais très vite, malgré toutes les immenses possibilités techniques que m’offraient mes appareils et la frénésie qui m’emportait à vouloir tout capter à travers mes obturateurs, je me rendis très vite à une évidence déplorable : mon travail n’avait à ce moment-là pas de sens, mon reportage n’avait pris aucune direction.

J’avais pourtant tous les outils nécessaires à ma tâche, je ne pouvais être mieux équipé, mais je ne savais, tout jeune photographe que j’étais, comment entreprendre ce travail que je m’étais proposé de réaliser, comment appréhender la matière que je voulais modeler selon mon propre regard, ma propre expérience…

Il ne me manquait qu’une seule chose en réalité : l’âme de mon sujet !

J’étais obnubilé par mon idée de construire un reportage, mais je me rendais bien compte que les appareils que je tenais dans mes mains, mes outils du moment, malgré toute la foi que j’avais en eux (et bien malgré l’important investissement financier que j’avais fait) ne répondaient nullement à eux seuls à ma volonté de création.
Je faisais beaucoup d’images, mais sans conviction.
Je cherchais des lumières, des angles…
Mais mes clichés, malgré la flamboyance des couleurs que l’on rencontre au Rajasthan, étaient trop bruts, manquaient de finesse, de vie peut-être.

C’est en flânant dans les rues de la ville, sans idée précise, en ayant presque abandonné temporairement ma concentration autour d’un reportage à tout prix, que je me trouvai à l’entrée d’un petit atelier qui attira ma curiosité.
Il y avait à l’intérieur, presque dans l’obscurité, un vieil homme assis derrière une petite table à peine éclairée par une faible lampe rafistolée, très concentré sur la tâche qu’il semblait être en train d’exécuter.

 

Bhanwarlal Kumawat dans son atelier
Bhanwarlal Kumawat dans son atelier

 

Un autre homme, me voyant intéressé, me proposa d’entrer pour mieux observer le travail du vieil homme.
L’artisan, j’imaginais déjà qu’il devait en être un, était en train de réaliser une gravure.
C’est en tout cas ce que l’autre homme m’expliqua.
Mais quelle ne fût pas ma surprise lorsque je découvris que le vieil homme était en train de graver non pas une stèle ou une pierre, mais un grain de riz !
Le vieil homme, qui ne parlait pas anglais, s’arrêta un instant, me tendit une loupe, et m’invita à m’approcher de son œuvre.
Je n’en croyais pas mes yeux.

J’avais déjà vu, comme beaucoup, des grains de riz gravés avec des prénoms, ou des petits mots, comme ceux que l’on peut s’offrir sur stands des bords de mer ou des marchés artisanaux, mais jamais il ne m’avait été donné de contempler une telle dextérité.
Cet homme avait gravé un texte de plusieurs lignes, de plusieurs dizaines de mots sur ce seul minuscule grain de riz.
Et il y avait une telle sagesse dans son regard, une telle générosité qui rayonnait de cet homme que je fus instantanément surpris par une envie profonde d’échanger avec lui, et accessoirement de le photographier.

 

Bhanwarlal Kumawat gravant des grains de riz
Bhanwarlal Kumawat gravant des grains de riz

 

Le vieil homme m’expliqua, par l’intermédiaire de l’autre homme qui se saisit de la mission d’interprète car lui seul parlait anglais, qu’il était issu d’une famille de tailleurs de pierre.
Son père, comme son grand-père, souhaitaient qu’il devînt à son tour tailleur de pierre, honorant ainsi la lignée d’artisans qu’ils formaient depuis des générations.
Mais lorsqu’on lui remit ses premiers outils, et qu’on tenta de lui enseigner l’art de la taille, il s’avéra être un bien piètre tailleur de pierre.
A maintes reprises, les pierres qu’il tentait de dégrossir se fendirent, se brisèrent, et plus le temps passait, plus il savait qu’il ne réussirait pas à donner à ces pierres brutes l’aspect qu’il s’était imaginé. Il voulait pourtant bien faire, il s’efforçait de recommencer encore et encore, de se remettre à la tâche chaque fois que sa pierre se fêlait, car il savait aussi qu’au fond de lui, quelque chose devait s’exprimer.
Mais, son père, très déçu par la médiocrité de son fils, se moquait souvent de lui, le raillait et finit par ne plus fonder aucun espoir sur la transmission de son savoir-faire auprès de lui. Il le bannît de l’atelier familial et la formation du fils au métier de tailleur de pierre s’arrêta là.

Cependant, l’apprenti que fût jadis le vieil homme qui me racontait son histoire ne voulu pas pour autant abandonner sa tâche, sa volonté profonde de réaliser ce que son esprit projetait.

Il voulut alors prouver que si l’on s’était bien moqué de lui lorsqu’il était incapable de tailler des pierres d’un certain volume, on serait bien admiratif s’il réussissait à graver des objets minuscules, à donner un sens à ce que personne ne peut voir.
Et il se mit en tête de graver des grains de riz, de défier les limites de la dextérité humaine, et d’exprimer dans l’infiniment petit, l’infinie grandeur de sa volonté, et de son art…

Mais comment mettre en œuvre une telle ambition ?

Le maillet et le burin que lui avait donné son père ne pouvaient lui être d’aucune utilité pour son travail personnel.
Il lui fallait bien évidemment abandonner ce qu’on avait tenté de lui apprendre, laisser ces anciens outils, et en inventer d’autres.
Dans son esprit, la réalisation était évidente et il imaginait déjà les mots gravés les uns derrière les autres sur le germe opaque, il voyait les phrases se suivre et les textes prendre forme…
Avec un maillet et un burin, maniés adroitement, il avait vu son père dégrossir des blocs de pierre et leur donner de nouvelles formes, qui pouvaient alors s’imbriquer et donner corps à des constructions.
Le travail de son père avait même participé à l’élévation d’un des temples du village.
Mais le jeune apprenti d’alors, fût bien démuni avec de tels outils.
Lui qui ne savait même pas s’en servir correctement pour tailler le granit, que pourrait-il bien en faire pour la réalisation de son œuvre personnelle ?
Il lui fallut créer donc ses propres outils : éfiler de très fines aiguilles, adapter un support de grosses loupes sur la monture de ses lunettes dont une des branches était par ailleurs cassée et suturée grossièrement par du scotch…

Et c’est ainsi que Bhanwarlal Kumawat (tel est le nom de cet incroyable graveur) put projeter de son esprit l’expression de sa créativité, de son art.
Sa vie changea radicalement, et sa notoriété ne se fit pas attendre.
Une des plus grandes réalisations de ce vieil homme exalté, est la gravure sur plus de 2000 grains de riz de l’intégralité de la Bhagavad-Gita, un des écrits fondamentaux de l’hindouïsme.

 

Bhanwarlal Kumawat et la Baghavad-Gita
Bhanwarlal Kumawat et la Baghavad-Gita

 

Quant à moi, émerveillé par une telle rencontre inattendue, libéré de la pression que je m’étais infligé pour le sujet de mon reportage initial, je réalisai alors une série de clichés dans le petit atelier du vieil homme. Une réflexion instantanée s’était opérée en moi.
Mon émotion fut immense pendant les prises de vue, car je savais à mon tour que quelque chose s’exprimait en moi.
Mon regard, à travers mes objectifs, avait à ce moment précis la perception juste et parfaite de l’image que je m’en faisais mentalement, la projection de l’idée créatrice trouvait un point d’aboutissement précis derrière les lentilles de mes optiques que je tenais dans la main.

J’avais, comme à chaque instant de création que j’ai pu vivre, la perception intime de ma projection.
Et c’est peut-être bien là la raison fondamentale de l’existence de l’outil, et de l’art quel qu’il soit.
L’esprit conçoit, projette, et la perception de cette projection se réalise grâce à l’outil, qui met ainsi la pensée en action.

Aujourd’hui, vingt ans plus tard, je ne suis plus photographe, et j’ai utilisé depuis bien d’autres outils pour avancer dans ma vie, mais je suis toujours en recherche, en pleine construction.
Comme ce vieux rajasthani, je tente de parfaire le maniement de mes propres outils, pour créer, pour projeter une création à la ressemblance de celle que j’imagine.

Mais voilà, qu’est-ce que j’imagine… ?

Seuls, mes outils n’agiront en rien. Ils ne pourront sûrement exister que lorsque je les aurai bien en main.
Mes appareils de prises de vue n’ont jamais fait une seule image sans que je les manipule, et mes nouveaux outils ne donneront certainement pas de meilleurs résultats ceux de notre pauvre Bhanwarlal à ses débuts.

Aujourd’hui que je veux revenir à mes élans de création, dois-je trouver de nouveaux outils, les prendre solidement en main, apprendre par coeur leur mode d’emploi et me lancer dans mon œuvre sous le seul hospice de ma foi en ma créativité ?

L’histoire de Pushkar montre bien que la seule volonté ne suffit pas toujours, et que pour accéder à la dimension supérieure de la création, il faut abandonner quelque chose, se libérer, passer d’un état à un autre.

Il faut d’un côté des outils, indispensables à la réalisation de ses projections, nécessaires pour imposer sa volonté à la matière que l’on veut travailler, apprendre à s’en servir correctement, et d’un autre côté probablement abandonner ses convictions les plus fortes.
Ces outils, précisément, doit-on juste les saisir et commencer son travail aveuglément, par des gestes volontaires mais parfaitement désordonnés ?
Ou peut-être faut-il attendre qu’ils viennent à soi, naturellement, et par une révélation lumineuse, et leur maniement deviendrait alors ainsi instinctif et créatif…

Deux questions alors s’imposent, et s’opposent.

Tout d’abord, l’homme a-t-il inventé l’outil pour répondre à sa volonté de création ?
Sa pensée seule ne pouvant agir sur la matière, ses mains ne suffisant pas à imposer toute sa volonté, il aurait su alors inventer l’outil qui permit ainsi de projeter sa conception et la rendre perceptible, tangible pour l’extérieur.
L’outil ne serait ainsi que le vecteur de la pensée, son prolongement au delà de la main.

 

Bhanwarlal Kumawat
Bhanwarlal Kumawat

Ou alors, l’homme avait certes trouvé l’outil qui répondait seulement à la nécessité de démultiplier sa force manuelle par exemple, comme on observe certains singes être capables de marteler des noix avec des pierres ou d’enfoncer des tiges dans des fourmilières pour en extraire leurs pauvres habitants et s’en délecter…
Et malgré l’apparente efficience de tels gestes, on peut difficilement imaginer un moindre degré de créativité, de projection consciente d’une pensée qui s’exprime.
Pour autant, si l’on part de ce postulat, ne peut-on pas imaginer qu’à force de manipuler l’outil, de parfaire le geste au fil du temps, même par simple répétition, l’objet dégrossi apparu soudainement comme révélant une autre nature que celle de son existence initiale, en devenant le catalyseur d’une pensée qui n’avait jamais pu être projetée jusqu’alors, et qui trouva enfin son support.
Ainsi, ce serait l’outil qui éveilla la conscience, et l’homme aurait seulement cherché à faire corps avec lui, l’homme et l’outil ne faisant plus qu’une seule âme.
Ne dit-on pas aussi des vieux outils qu’ils ont une âme… ?

Il me vient à l’esprit l’art de la calligraphie chinoise, ou la répétition du geste sans relâche, année après année, finit par exprimer l’âme du calligraphe.
D’ailleurs, à l’encontre de nos pratiques artisanales occidentales, où l’on choisit l’outil en fonction de réalisation que l’on souhaite, le choix du pinceau ne dépend pas d’un style de calligraphie que l’on veut pratiquer mais des dispositions du calligraphe : goûts, force, souplesse ou rigidité du poignet et du bras, etc.
Les outils du calligraphe sont appelés les quatre trésors du lettré.

J’ai fort heureusement bien conscience que je maîtrise à peine cet outil qu’est l’écriture aujourd’hui. Je le redécouvre.
Je n’ose à peine le prendre en main, peut-être justement parce que ma volonté de changer est trop forte. Celle-ci lui imposerait des mouvements mal contrôlés, et sûrement trop francs.
Mon ardeur au travail s’en trouverait probablement inopérante.
La spéculation autour de ma propre et unique élévation ne suffirait pas à me montrer le chemin.

Je pense que pour être effectif, l’outil artistique doit être utilisé librement.
L’artiste doit assurément s’affranchir d’une volonté trop hermétique qui l’empêcherait de faire corps son écriture.
Il doit se débarrasser de ses a prioris, de ses convictions qui le nécrosent, de ses démons personnels…

Comme Brahmâ qui lâcha de sa main des pétales de lotus, symbole de l’épanouissement de l’âme, pour tuer un démon, l’artiste doit peut-être lui aussi tuer ses démons, abandonner ses attaches, lâcher toutes ses pensées égocentriques et souvent égoïstes pour pouvoir enfin et seulement commencer à créer.

Et c’est peut-être à ce moment-là seulement, dans une franche libération, dans l’acceptation totale du lâcher-prise, que l’apprenti-artiste devient créateur.

Ce n’est alors plus sa pensée qui s’imposera dans son écriture , mais son cœur, et la construction deviendra bien plus qu’individuelle, elle sera également collective et partagée.

 

Coucher de soleil sur le Lac de Pushkar
Coucher de soleil sur le Lac de Pushkar

 

Quiconque dans l’action dédie ses œuvres à l’Esprit Suprême, en écartant tout intérêt égoïste dans leur résultat, n’est pas plus atteint par le péché que la feuille de lotus n’est affectée par l’eau.

(Bhagavad-Gîta, Verset 5.10)

 

Photographies : © Régis Grand – Pushkar (Rajasthan) – 1999

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Magali guizien

Bonjour. J’ai connu votre site grâce à une amie Laurence T. (Votre cousine je crois ?). J’adore la photo, et trouve les vôtres magnifiques. Quand à votre expérience de vie, vos rencontres, elles sont empreintes de bcp de sagesse, de résilience…. merci de nousles partager.

Marc Suzor

Bravo Régis
Pour avoir vécu un peu dans ce pays , je connais la valeur de ton approche et de tes magnifiques photos
Au plaisir

DAVRIL ANTONIA

sublime textes, nous voyageons , tu aurais dû être prof de philo
bravo pour tes créations

ISABEL VERNATON

Très beau Régis ! texte et images sublimes qui nous font voyager.
Merci.

Michel sac

Magnifique.

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